Paroles d'auteurs

 

Interview de Frédéric Grappe,
l'auteur de Cyclisme et optimisation de la performance


On va commencer par les présentations…

Je m'appelle Frédéric Grappe. Je suis Maître de Conférences à l'UFR-STAPS de Besançon et je travaille dans un laboratoire de recherche CNRS (Equipe de Biomécanique - Institut FEMTO-ST de Besançon). Parallèlement, je suis entraîneur et conseiller technique de l'équipe cycliste professionnelle «  La Française Des Jeux  » et co-responsable du « Département Performance » de la Fédération Française de Cyclisme. Antérieurement, j'ai suivi des études en STAPS qui m'ont permis d'être pendant 2 ans Conseiller Technique Régional (CTR) de cyclisme en Franche-Comté et ensuite, pendant 7 ans, professeur d'EPS…

La saison cycliste a repris en ce début d'année 2006, sans Lance Armstrong. En tant que scientifique, avez-vous vu émerger des éléments nouveaux dans la préparation physique des cyclistes ?

Il est très difficile de savoir comment se préparent les coureurs au sein des différentes équipes. Le milieu cycliste est relativement fermé et peu d'informations circulent librement. Je ne pense pas qu'il émerge de nouvelles techniques et de nouveaux outils d'entraînement en ce début de saison. Il me semble que les habitudes restent les mêmes. Ce qui a en revanche changé, c'est davantage l'équilibre des forces en présence dans les courses. Je m'explique : aucune équipe ne semble être assez forte pour être capable de prendre les courses à sa charge de manière autoritaire comme cela a souvent été le cas les années précédentes. On observe un équilibrage des forces des différentes équipes et moins de domination de certaines équipes. Le fait qu'Armstrong ait laissé vacante la place de favori numéro 1 du Tour de France induit peut être une approche différente de la préparation de certaines équipes et des premières courses du calendrier. La suite de la saison permettra de mieux analyser cette théorie.

Dans votre ouvrage, vous distinguez plusieurs axes de la performance cycliste : axe biomécanique, physiologique, suivi du cycliste et psychologique. Pourriez-vous nous les préciser ?

L'axe biomécanique renvoie essentiellement à l'analyse du geste et de la locomotion en cyclisme. Dans un premier temps, il s'agit d'analyser les différentes variables qui interviennent lors du cycle de pédalage à partir de la mesure de la puissance développée, de la fréquence de pédalage, de la force appliquée sur la pédale et de l'analyse électromyographique (EMG). A partir de là, on donne des informations pratiques pour optimiser la technique de pédalage en position assise et en danseuse car une bonne technique permet de diminuer significativement le coût énergétique du déplacement du coureur. En effet, pour une vitesse de déplacement donnée, il consomme peu d'énergie. En second lieu, on montre l'influence du matériel sur la performance en présentant différents types d'ergomètres pour l'entraînement et différents accessoires pouvant influer sur la performance (pédales, pédalier, plateaux…). Enfin, l'aérodynamique du coureur est passée au crible en montrant l'influence majeure de la résistance de l'air sur la performance lorsque les vitesses de déplacement sont élevées. On donne des éléments d'information pour réduire la traînée de l'air et optimiser la position du coureur sur sa machine.

L'axe physiologique donne en premier lieu des rappels élémentaires sur le métabolisme énergétique chez l'homme. Ensuite, les différentes zones d'intensités sont présentées en rapport avec des variables comme la fréquence cardiaque, la puissance développée et surtout, une variable peu utilisée encore de nos jours en sport, la perception de l'effort. On montre que le cycliste est capable de déterminer de manière subjective les différentes zones d'intensité dans lesquelles il travaille simplement en apprenant à écouter les différents signaux qui émanent de son corps lors de l'effort. Le corps est utilisé comme un véritable instrument de mesure. L'entraînement en intervalle training est ensuite abordé de manière théorique pour en comprendre les fondements et de manière pratique pour apporter de l'information de terrain. Enfin, la relation assez complexe entre la consommation d'oxygène et la puissance est abordée dans les différentes zones d'intensité avec une attention particulière lors de l'exercice au seuil anaérobie.

L'axe du suivi du cycliste débute par une approche théorique et méthodologique de la prise en considération des charges d'entraînement. En effet, il n'y a pas d'analyse rationnelle de l'entraînement si le technicien ne prend pas en considération la charge de travail réalisée par l'athlète. On démontre qu'il est important de quantifier la charge d'entraînement pour prendre en considération le niveau de fatigue du coureur parallèlement à son niveau d'aptitude physique. Pour finir, le suivi biologique du coureur professionnel est expliqué en détail. Il montre toute l'importance et la complexité de la mise en place d'un tel suivi.

L'axe psychologique est un axe en plein développement. En effet, peu d'études scientifiques ont exploré les fondements psychologiques qui amènent un athlète à l'accomplissement d'une performance maximale. On montre que la performance maximale en cyclisme n'est possible qu'à partir de la structuration d'une équipe homogène orientée vers un seul et unique objectif commun qui dynamise le groupe en lui octroyant une puissance d'ensemble significativement plus importante que si le coureur évolue au sein d'une équipe rassemblant des individualités dans leur système de fonctionnement.

Dans quels secteurs de la préparation des coureurs pensez-vous avoir accompli le plus de progrès ?

Les progrès les plus significatifs ont été accomplis, je pense, dans la méthodologie de l'entraînement. Jusqu'il y a peu, l'entraîneur était quasi absent des équipes professionnelles. Les coureurs avaient l'habitude de se débrouiller seul. Aujourd'hui, on leur apprend à mieux se connaître à travers des techniques d'entraînement éprouvées et l'utilisation de systèmes de mesure utilisables en routine.

Dans quel secteur pensez-vous pouvoir faire progresser le plus les coureurs dont vous vous occupez ?

La connaissance d'eux-mêmes. Seul, un coureur peut mettre entre 5 à 10 ans pour apprendre à très bien se connaître. Et encore ! Il n'est pas certain qu'il ait atteint 100% de ce qu'il peut exploiter. Aujourd'hui, on peut diviser par trois ce temps. En effet, la recherche permanente de feed-back à partir d'un retour d'informations dans les deux sens entraîneur-entraîné et entraîné-entraîneur permet d'enrichir les connaissances des deux acteurs que sont l'entraîné et l'entraîneur. Je me situe en tant que guide qui considère qu'il ne peut conduire un athlète vers l'obtention de ses meilleurs résultats que si ce dernier donne le plus d'informations possible sur son fonctionnement interne à partir de ce qu'il ressent, ce qu'il analyse, ce qu'il vit.

Quelles sont les erreurs les plus courantes que vous constatez dans la préparation physique ?

C'est de constater qu'une grande majorité de coureurs pense qu'ils sont capables de s'entraîner seuls sans l'aide de personne. Ils sont accompagnés dans cette pensée par un grand nombre de directeurs sportifs qui le pensent également. Par cette façon de faire, ces coureurs et directeurs sportifs réduisent le cyclisme à une activité sportive mineure qui ne requiert l'aide d'aucun tiers pour progresser. Ils estiment qu'il n'y a besoin de personne pour l'entraînement, que s'entraîner, c'est prendre son vélo et aller faire des kilomètres. Car, c'est souvent en kilomètres parcourus qu'ils raisonnent encore et non en heures et en intensité de travail. Ainsi, ils estiment que bien s'entraîner, c'est augmenter sans cesse le nombre de kilomètres parcourus. C'est faux. Il y a une limite à cela. Ce qui fait la différence à haut niveau, ce sont les qualités d'explosivité, de tolérance au lactate et d'exploitation importante de la consommation d'oxygène. Et ces aptitudes, on ne peut les développer qu'à partir d'un entraînement spécifique, souvent très dur, et qui n'a rien à voir avec l'accumulation de kilomètres à 30 km/h . Evidemment, il est plus facile d'accumuler les kilomètres à faible vitesse que de faire des séances spécifiques qui amènent souvent à épuisement. La charge mentale n'est pas la même. Mais la différence se joue ici, lors de ces séances difficiles. Les coureurs qui en passent par là le comprennent bien.

Avez-vous des conseils à donner aux nombreux cyclistes amateurs ? Quels sont les enseignements qu'ils peuvent tirer de votre ouvrage ?

Le premier conseil que je peux donner, c'est d'être toujours très patient en matière d'entraînement. Certains veulent souvent mettre « la charrue avant les bœufs ». Non, il faut progresser lentement avec méthode en permettant à l'organisme d'assimiler progressivement les charges d'entraînement accumulées. Ils doivent également apprendre à mieux se connaître en affinant leurs sensations durant et après l'effort, en considérant que chacun est différent, c'est-à-dire que la quantité de travail hebdomadaire et le temps d'assimilation des charges d'entraînement sont individuels, dépendants du potentiel physique de base.


© De Boeck 2006